Une banane achetée quelques centimes, fixée au mur avec du ruban adhésif et surveillée dans un musée : l’histoire pourrait être une plaisanterie. Pourtant, Comedian, l’œuvre de Maurizio Cattelan, a été adjugée 6,2 millions de dollars frais compris en novembre 2024. Et lorsqu’un visiteur a mangé le fruit exposé au Centre Pompidou-Metz en juillet 2025, l’œuvre a simplement été remise en état. Bienvenue dans l’un des dossiers les plus savoureux de l’assurance des œuvres d’art.
Une banane, du ruban adhésif et une idée à plusieurs millions
Comedian apparaît publiquement à Art Basel Miami Beach en décembre 2019, sur le stand de la galerie Perrotin. Le dispositif est volontairement minimal : une banane fraîche est fixée en diagonale au mur avec un morceau de ruban adhésif gris. Les premières éditions trouvent acquéreur autour de 120 000 dollars, déclenchant immédiatement files d’attente, débats et détournements.
Le geste s’inscrit dans le travail de Maurizio Cattelan, artiste italien connu pour ses œuvres provocatrices et son humour grinçant. La banane renvoie à la fois au commerce, à la consommation, à la fragilité et à la manière dont le marché attribue une valeur à une idée. Ce que l’acheteur acquiert n’est pas un fruit précis destiné à survivre éternellement.
Que possède réellement l’acheteur ?
L’élément essentiel est le certificat d’authenticité accompagné d’instructions d’installation. La banane et le ruban sont des composants remplaçables. Le propriétaire peut acheter un nouveau fruit lorsque le précédent mûrit et reconstituer l’installation selon le protocole de l’artiste.
Cette distinction change tout. La valeur de marché n’est pas enfermée dans la matière périssable. Elle réside dans l’œuvre conceptuelle, son authenticité, sa provenance, le droit de l’installer et la reconnaissance de l’artiste. Assurer uniquement la banane reviendrait donc à protéger l’emballage tout en oubliant ce qui donne sa valeur à l’ensemble.
De 120 000 à 6,2 millions de dollars
Le 20 novembre 2024, Sotheby’s propose une édition de Comedian à New York avec une estimation annoncée entre 1 et 1,5 million de dollars. Après une bataille d’enchères, le marteau tombe à 5,2 millions. Avec les frais, le prix communiqué atteint 6,24 millions de dollars, souvent arrondi à 6,2 millions dans la presse.
L’acquéreur, l’entrepreneur Justin Sun, ne reçoit pas une banane vieille de cinq ans. Il acquiert le certificat et le protocole permettant d’exposer une manifestation authentique de l’œuvre. Quelques jours plus tard, il mange lui-même une banane correspondant à l’installation lors d’un événement médiatisé à Hong Kong. Le fruit disparaît ; l’œuvre, juridiquement et conceptuellement, demeure.
Pourquoi les visiteurs continuent-ils de manger l’œuvre ?
Dès 2019, l’artiste David Datuna décroche et mange la banane à Miami dans une performance qu’il baptise Hungry Artist. En 2023, un étudiant reproduit le geste au Leeum Museum of Art à Séoul. Puis, en juillet 2025, un visiteur mange le fruit présenté dans l’exposition Dimanche sans fin au Centre Pompidou-Metz.
Le musée français indique alors que la banane, élément périssable, est remplacée régulièrement conformément aux instructions de l’artiste. Elle est remise en place rapidement. Maurizio Cattelan ironise sur le fait que le visiteur aurait dû manger aussi le ruban adhésif s’il voulait véritablement « consommer » l’œuvre dans son ensemble.
La banane était-elle vraiment protégée dans le musée ?
Une œuvre de cette valeur fait naturellement l’objet de mesures de surveillance et de conservation. Mais la protection ne vise pas seulement à empêcher le vol d’un fruit. Elle cherche surtout à préserver le certificat, à respecter le protocole d’exposition, à contrôler l’accès du public et à éviter qu’un incident n’endommage le mur, le dispositif ou une autre œuvre.
Dans un musée, la prévention associe généralement plusieurs niveaux : gardiennage, vidéoprotection, contrôle de la fréquentation, constats d’état, procédures de manipulation et plan d’intervention. Le niveau exact dépend du contrat de prêt, des exigences du propriétaire et des conditions d’assurance. Il n’est pas possible d’affirmer publiquement quelles garanties particulières couvraient Comedian à Metz sans avoir accès aux contrats concernés.
Comment assurer une œuvre dont la matière peut être remplacée ?
L’assurance des œuvres d’art raisonne habituellement sur la valeur agréée, la provenance, l’authenticité et les risques rencontrés pendant le transport, le stockage et l’exposition. Pour une œuvre conceptuelle, l’analyse doit aussi identifier ce qui constitue réellement l’objet assuré.
- Le certificat d’authenticité : sa perte ou sa destruction peut affecter directement la possibilité de prouver l’authenticité et donc la valeur.
- Le protocole d’installation : il définit la manière dont l’œuvre doit être présentée.
- Les éléments remplaçables : leur faible valeur matérielle ne correspond pas à la valeur artistique de l’ensemble.
- Le transport et l’exposition : les responsabilités sont réparties entre propriétaire, transporteur, prêteur et musée.
- L’atteinte à l’œuvre : il faut distinguer un composant consommable remplacé conformément au protocole d’une altération irréversible du concept ou de son support authentique.
Un fruit mangé constitue-t-il forcément un sinistre ?
Pas nécessairement. Un sinistre suppose un dommage correspondant aux biens et événements définis dans le contrat. Si le remplacement périodique de la banane est prévu par l’artiste, la consommation du fruit peut n’occasionner qu’un coût matériel minime et une intervention du musée. En revanche, la destruction du certificat, une installation non conforme ou un dommage causé à une partie irremplaçable pourrait avoir des conséquences bien plus sérieuses.
La responsabilité civile constitue un autre volet. Un visiteur peut provoquer des dommages annexes, perturber l’exposition ou mettre en danger d’autres personnes. La réponse dépend alors des circonstances, du règlement du musée et des contrats en vigueur. Dans l’assurance, l’anecdote amusante n’efface jamais la nécessité de qualifier précisément le dommage.
Ce que cette histoire nous apprend sur la valeur
Nous assurons rarement un objet pour le simple prix de ses matières premières. Une montre vaut davantage que son métal, un manuscrit davantage que son papier et une œuvre conceptuelle davantage que ses composants. La valeur peut provenir de la rareté, de l’auteur, de la provenance, du marché, des droits associés ou de la difficulté de remplacement.
Comedian pousse cette logique jusqu’à l’absurde : le composant le plus visible vaut quelques centimes et doit être remplacé, tandis que l’idée certifiée vaut des millions. Pour l’assureur, la première question n’est donc pas « combien coûte la banane ? », mais « qu’est-ce qui doit disparaître ou être endommagé pour que l’œuvre perde réellement sa valeur ? »
Insolite ne veut pas dire impossible à assurer
Collections rares, objets prêtés, installations temporaires et œuvres contemporaines nécessitent souvent des garanties sur mesure. L’assureur doit comprendre la nature du bien, documenter sa valeur et définir les conditions de conservation. Une police standard conçue pour du mobilier ordinaire peut être insuffisante.
La prochaine fois que vous verrez une banane sous surveillance, souvenez-vous que le gardien ne protège peut-être pas le fruit. Il protège une idée, un certificat, un protocole et quelques millions de dollars de valeur culturelle et marchande. Quant au ruban adhésif, il tient décidément beaucoup plus que la banane.
Sources
- BBC, « Duct-taped banana artwork auctioned for $6.2m in New York », 20 novembre 2024.
- France 24, « Visitor eats $6.2 million banana artwork at French museum », 18 juillet 2025.
- Le Monde, « Museum-goer eats million-dollar banana taped to wall », 19 juillet 2025.




